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nées de décembre 1940 à Colmar, à
Strasbourg, à Metz, dans tous les bourgs
et dans tous les villages, de Bale à Wis-
sembourg et de Strasbourg à Thionville.
Et dans les pays de la Lorraine mosel-
lanne dits de langue française, c'était
des centaines de villages qui se trou-
vaient vidés du jour au lendemain de
tous leurs habitants. A leurs foyers dé-
serts allaient s'installer des paysans
pauvres amenés du Palatinat et due les
Nazis pourvoyaient ainsi à bon compte
d'économies rurales rentables». C'est
que tous ces gens chassés de leurs mai-
sons et d'un pays où souvent leurs fa-
milles vivaient depuis des générations,
possédaient les moyens d'une existence
aisée et fructueuse. Rien de comparable
avec l'émigrant poussé loin dans le
monde par la misère ou l'esprit d'aven-
ture. Transplantations de populations'-?
Plus simplement application dans son
sens le plus matériel de ce vieux prin-
cipe barbare de la plus lointaine anti-
quité: «„Ote-toi de là que je m'y mette! »
Recul de plusieurs milliers d'années dans
l'histoire du Monde!
A St-André, dans les pavillons de
l'Asile transformé en camp, les expulsés
furent parqués à même le sol sur un lit
de Paille, à 50, 100 ou 150 Par salle,
comme bétail à l'étable. IIs devaient y
passer deux ou trois jours, attendre leur
tour de départ. Au dedans la chaleur
séche des calorifères, le grouillement
des êtres couchés sur la paille ou masti-
quant leurs provisions sous la lumière
perpétuelle des lampes électriques. Au
dehors, l'hiver déjà. II gèle. Blancs de
givre sont les sapins qui en longs ri-
deaux coupent l'horizon. Et dans le ciel
bleu vert un soleil rougeätre dont la
vision seule donne froid.
L'officier de la Gestapo qui surveille
le camp nous a placés tout de suite
dans l'atmosphère du lieu. Jeune, beau,
sanglé dans un uniforme de coupe élé-
gante, botté de cuir fauve, la cravache
à la main, le pistolet au côté, il arpente
le milieu de la salle d'un pas rapide et
souple. Image parfaite de la force bru-
tale coulée au moule des écoles spéciales
du régime. II n'a d'olympique dque les
muscles. Autour de lui, l'échine courbée,
sautille un minus habens ramassé dans
quelque rafle d'esclaves quelque part
en Europe Centrale et qui, incapable
d'un travail physique «rentable» fait
vaguement office d'interprète en mème
temps que de garçon de courses. Ses
yeux sont rivés à la bouche de l'officier.
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ment.
Celui-ei s'écrie:
— Vous voilà ici pour quelque temps,
deux jours, trois jours. Si vous ètes
convenables avec moi, je serais conve-
nable avec vous. Autrement je pourrais
devenir grossier, brutal comme un
Ccochon. Voilà.»
Confession superflue. Personne n'en
avait douté. Linterprète murmure duel-
que chose et disparait à la suite de son
maitre. Il a parlé en italien, dit-on.
De salle en salle on cherche à établir
des contacts. II y a eu des séparations.
On se donne des nouvelles.
— Le professeur K. . . le Pharma-
cien N . . . Ssont également ici! Pas pos-
sible! Et M. S. de Guebwiller? Non?
Si. Regardez là-bas, c'est sa femme. Elle
a rassemblé quelques lits dans une
chambre et se dévoue pour les jeunes
mamans et leurs bébés.
— Il y a aussi le dentiste P.. .
— Mais il avait «signé» et il est là ²
C'est impossible.
— Oui, mais il n'avait pas demandé
à changer son nom. En Alsace personne
ne saurait plus s'appeler Marchand ou
Dupont ou Pierre ou Paul. Et il ne suffit
pas de signer, il faut encore apporter
des «preuves».
— Mais jusqu'à renier le nom de ses
Péres . . . tout de même . . . Pourtant en
Allemagne de l'ouest et du sud, et mème
jusqu'à Berlin les noms de famille fran-
cais ne manquent pas. Consultez seule-
ment les annonces du «Völkischer Be-
obachter».
— Sans doute. Mais en Alsace ce n'est
pas la même chose. Un nom français
dans cette province, c'est quelque chose
d'insupportable pour tout bon Alle-
mand . . . N'étalt-ce pas imprimé en
toutes lettres dans le «“Mülhauser Tag-
blatt 5 * . . .
Pauvre «Mülhauser Tagblatte»!
— Alors, ce malheureux P. . . Ss'il
veut rester, il devra s'appeler. . com-
Sperling? Spatz?
Et nos deux gaillards de rire. Décidé-
ment, comme leurs devanciers, les fonc-
tionnaires impériaux de 1871 à 1918, les
administrateurs nazis de 1940 sont par-
fois aussi ridicules qu'odieux.
Au bureau de contröle, installé dans
une chambre au fond du couloir du rez-
de-chaussée, on fait la queue. Enfin
c'est notre tour. Nous passons devant la
table derrière laquelle sont assises trois
blondes secrétaires. Un vieux curé et le
maire de Mulhouse me précèdent. M.
Wicky répond à la question rituelle:
—
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