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LE MESOSAGER DE L EST
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LE MAI HUSALEM HONCROIS
La Hongrie souffrit beaucoup
du Turc et elle soutint contre lui
une lutte de trois siècles, aidée
des gentilshommes de France ou
d'Allemagne. Les victoires du
prince Eugène de Savoie contrai-
gnirent les infidèles à accepter la
paix de Passarowitz (1718) et à
retirer de Hongrie toutes leurs
garnisons, en méme temps qu'ils
cédaient à l'Autriche le banat de
Temesvar dont ils s'étaient em-
parés près de deux siècles aupa-
ravant.
Mais ces pays, autrefois si
peuples et couverts de riches
moissons, offraient après la guer-
re le spectacle de la plus profon-
de désolation. Les populations
étaient dispersées, les villes et les
villages réduits en cendres, et les
fleuves, n'étant plus contenus
dans leur lit par les digues, inon-
daient d'immenses marais.
L'Autriche eut une grande ta-
che à remplir pour ramener la vie
en cette contrèée et c'est à cette
époque que se place l'histoire qui
suit et que nous avons traduite
pour vous.
La veille de l'Epiphanie de
l'annéee 1724, un officier autri-
chien, enveloppé dans son grand
manteau gris, parcourait à cheval
les bords des vastes marais qui
s'étendent entre Kris-Karnica et
Mokrin. La couche de neige qui
couvrait le sol empéchant le ca-
valier de distinguer les accidents
de terrain, son cheval mit le pied
dans une excavation et s'abattit,
entraĩnant l'officier. Gräce à son
domestique, le cavalier put se ti-
rer d'affaire, mais c'est en vain
qu'ensemble ils essayèrent de ti-
rer le cheval du trou bourbeux où
chaque mouvement l'enfoncçait
davantage.
Cependant les cris qu'en pareil
cas on adresse à une béte, atti-
rèrent un homme. II était de
haute stature, vêtu à la hongroi-
se, la santé s'épanouissait sur son
visage, on ne lui eût donné que
cinquante ans s'il n'avait pas eu
les cheveux blancs et la barbe de
meême couleur.
Histoire hongroise,
adaptée de l'allemand
par A. Verley
— Dieu vous aide! cria le nou-
vel arrivant aux deux inconnus,
car je crois que vous êtes tombés
dans le marais.
Et voyant leur impuissance à
délivrer le cheval, il enleva sa
casaque, s'attacha fortement à la
racine d'un chéne qui croissait
sur le bord de l'eau et s'appro-
chant de l'animal, il lui souleva
les deux jambes de devant sans
grand effort, et parvint après
quelques instants à le ramener
sain et sauf sur la rive. Il dit
alors aux deux étrangers:
— Vous devriez être honteux,
vous qui êtes jeunes et robustes
de n'avoir pas été capables de re-
tirer votre cheval du marais. II y
a soixante ans, je l’aurais fait
avec un seul bras.
— Oh! répondit l'officier en
Souriant, il y a soixante ans, je
pense que vous n'étiez pas un
grand gars pour faire un pareil
tour de force.
— Que dites-vous, je n'aurais
pas pu? Eh bien, reprit-il, il v a
près de soixante ans, je parcou-
rais à cheval les bords de ce ma-
rais, c'était par un temps de nei-
ge comme celui-ci, lorsque mon
cheval glissa et s'enfonga comme
vient de faire le vôtre, en m'en-
tralnant avec lui, mais moi, en
vrai Hongrois, je fis de tels ef-
forts que tous seuls, moi et ma
bête, nous nous sommes tirés
d'affaire sans avoir eu besoin
d'être aidés par personne.
— Mais quel äge as-tu donc?
demanda l'étranger.
— Demain, jour de l'Epipha-
nie, j'accomplirai ma soixante-
dix-neuvième année.
— Soixante-dix-neuf ans! tu
veux te moquer.
— Comment? reprit le vieil-
lard, pensez-vous donc qu'Ivan
Czartan puisse mentir? Un vrai
Hongrois ne ment jamais, ajouta-
t-il, en relevant la tête avec or-
gueil.
L'officier le regarda, ne sachant
§&il disait vrai, tira un double du-
cat de sa bourse et le lui offrit.
— Merci, nous devons nous
aider les uns les autres et vous ne
me devez rien.
– Allons, mon brave, prends
toujours.
= Jamais je ne prendrai une
somme pour un service rendu au
prochain, mais si vous continuez
votre route, vous trouverez vite
à qui faire l'aumône.
— Je le regrette, c'est aà toi
que je voulais faire plaisir.
— Ah ! si vous voulez me fai-
re plaisir, donnez-le à mon pau-
vre père; mais il ne sera pas dit
qu Ivan a été payé pour un ser-
vice.
— Ton peère! Tu oublies que
tu as soixante-dix-neuf ans.
—– Non certes.
— Et tu as ton Pere?
— Certainement, répondit le
Hongrois, si vous avez à suivre
la route entre Caransebas et Te-
mesvar, arréêétez-vous au premier
village que vous rencontrerez,
cherchez aux environs de l'égli-
se, et là vous verrez une pauvre
cabane couverte de paille: c'est
là qu'habite mon père. Il ne vous
sera pas difficile de la reconnai-
tre, car nous nous ressemblons
beaucoup. D'ailleurs vous n'au-
rez qu'à demander Janos Czartan,
le premier enfant venu vous le
montrera; donnez si vous voulez
quelque chose à mon pere à titre
d'aumêne et vous aurez ses bé-
nédictions, elles portent bon-
heur.
Cela dit, il salua l'officier et
continua sa route par le côté op-
posé. Le cavalier, surpris de ce
qu'il venait de voir et d'enten-
dre, suivit le Hongrois du regard
jusqu'à ce qu'il l'eut perdu de
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