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LE MESSAGERDE LEST
«Julien, il y a du monde.- —
«Hein?» — déjà la femme était
rentrée dans la vaste cuisine. Sur
un vieux divan derrière la porte,
deux hommes d'allure plutôt mi—
nable, attendaient, un brin d'an-
Xxiété dans les veux. Ils portaient
de pauvres vêtements sans cou—
leur, ternis par l'usure, frippés. A
leurs pieds des chaussures énor-
mes, avec d'épaisses semelles de
bois. Coincé dans l'angle de la
vorte, un énorme sac tvrolien.
Sur le plancher de la cuisine, la
neige qu'ils avaient trainée avec
eux faisait déjà deux grosses
flaoues.
Conscients de la saleté qu'ils
apportaient avec eux, ils se trou-
vaient mal à l'aise dans cette
pièce si propre. Tout juste près de la cuisinière,
quelques brindilles de genêts secs. que la femme
comme surbrise en faute, poussa du pied sous le
fourneau. Puis elle les regarda sans rien dire.
Ils étaient entrés tout à l'heure, alors qu'elle pré-
parait le «Hach» Dans la grosse marmitte noire,
elle venait de vider la dernière pomme de terre,
lavée sous le coulant de l'évier. Ils avaient dit:
«On voudrait voir M. Grandgeorges.*
— Elle s'en doutait. Encore des prisonniers. Pau-
vres bougres, comme ils avaient l'air fatigué. Par
ce froid temps de neige à rouler sur les chemins!
A peine habillés! Pour sûr que c'étaient des évadés.
Mais enfin, il n'y avait pas que son homme dans
le village. Un jour ça se saurait. Ca se savait que
tron déjà, mais . .. .
Elle les regardait et ne disait toujours rien. Eux,
comme s'ils étaient honteux se taisaient.
Les vaches remuèrent dans l'étable. Un bruit de
...gans bha aute UVabbé
o la
Veuche
PASSEUR
sabots. Par la porte de la grange
donnant sur le couloir apparaĩt
Julien. Un homme moven. Une
quarantaine d'années. Il tient un
seau dans la main. Avant d'en-
trer, il enlève ses sabots. Sans
rien dire, il rentre, pose le seau
sur la table et d'un air vague re-
garde les deux arrivants.
«C'est vous, Monsieur Grand-
georges?» — °Oui.- — „°On
voudrait passer la frontière,
pourriez-vous nous aider?*» —
Le Grandgeorges ne répond rien.
—– „On est des brisonniers, on
arrive de Karlsruhe. On est du
Jura. *„ — «Ah. » — La gene tou-⸗
jours devenait plus pesante.
„Voilà nos papiers.*
L'homme alors bouge. II prend
les vieilles cartes d'identité. livrets militaires tout
sales. La femme regarde la photo.
«„Vous êtes du 42ième? Où vous a-t-on fait
prisonniers?» — «A Gérardmer.„ — Comment
s'appelait votre colonel?* — * Fonlupt.?“ — Et
Votre commandant? » — «Bertin. „ — Ah. vous
gtiez du IIme Bataillon? Moi i'’étais du 1I. » —
«Ca va.. . mais, Marie, sers-leur donc un petit
verre! »*
Et la femme va dans la “Chambre“ et ramène
la bouteille. Un litre de mirabelle à demi rempli.
Elle pose trois petits verres. Lui sort un instant.
On entend la grande porte de la grange qui se
ferme, celle du couloir que l'on verrouille. La
femme ferme les volets.
Lhomme rentre et s'assoit. «A la vôtre! Alors
Vous avez réussi? Bon, le plus gros est fait! * Et
lon cause. .. de tout 1 Du Iura, des boches, des
douaniers, de la France, de De Gaulle, des Russes!
— Mais, fais-leur enlever leurs sou-
liers. „ — «Donnez, on les séchera.*
— FEt le rucksack, porte-le en haut.
W
2)
/ Vallee de la Bruche
— „«Pas besoin due ca traine ici.
Vous devez être fatigués. Vous irez
vous coucher. Ne vous inquiétez pas
si ca bouge dans la maison. II y a
Loure» ce soir chez nous. Demain
on verra, c'est encore un jour.*
«Non, tu ne les mettras pas cou-
cher comme cela sans souper?» —
«Ben, sers-les donc.» — «°Vous sa-
vez. on n'a que du Hach“ ce soir.»
Et le souper coutumier du soir, le
«Hach traditionnel apparait sur la
table où reluit une toile cirée sans
tache: un plat de pommes de terre
en robe de chambre, de la salade, du
lait et la miche de pain de seigle.
Les deux hommes se sentent ad-
mis. Ils en sont si heureux! Premier
soir où ils revivent à l'aise. Assis
devant une table avec des Français.
,
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