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LA Vbossute Du ROl
I
Dans une contrée accidentée et fertile, non loin
de Paris, sur une petite éminence, se dressait un
castel qui dominait un joli cours d'eau, une vaste
prairie, des pentes couvertes de moissons et de
vignes, et enfin un étang azuré et tranquille comme
un lac des Alpes. La colline avait pour ceinture, du
côté opposé à la prairie, un bois de chênes sécu-
laires. Le château avait bonne apparence, il datait
dqu milieu du quinzième siècle, il était donc tout
jeune à l'époque dont nous nous occupons; l'inté-
rieur était confortable, et au dehors il montrait
assez fièrement ses tourelles, ses toits de tuiles et
ses girouettes au-dessus des grands arbres. Si bon
manoir et si bon entourage pouvaient bien donner
quelque vanité à leur heureux possesseur. Et il en
était ainsi vraiment.
Le seigneur du manoir sentait son importance.
Il se regardait comme un petit roi, dans son petit
domaine. Ses vassaux le craignaient plus qu'ils ne
l'aimaient. On a souvent abusé de ce caractère-là,
plus rare qu'on ne pense parmi notre vieille nobles-
se. On a exploité à satiété cette ruine, on a voulu
faire des seigneurs d'autrefois autant de croquemi-
taines tourmentant leurs vassaux, faisant des héca-
tombes de vilains, comblant de victimes les oubliet-
tes de leurs châteaux et buvant avec delices les
larmes des malheureux. On rit maintenant de ces
tableaux fantasmagoriques. Les seigneurs Barbe-
Bleue n'étaient donc que de rares exceptions; mais,
il faut l'avouer, le nôtre était une de ces exceptions,
moins terribles que burlesques, il est vrai, moins
féêroces que ridicules.
Rogue et hautain, il se croyait aussi souverain
sur ses terres que le roi de France sur les siennes.
Malheur à qui le contredisait, à qui oubliait de le
saluer, à qui osait soutenir son droit contre le
sien H. . . Sa colère alors n'avait point de bornes et
se traduisait par des coups de bätons à défaut de
potence... Il ne pouvait pas davantage, à son grand
déplaisir.
Au physique, c'était un grand et gros homme de
cinqante ans, à la face ronde et rougeaude, aux
yeux gris, à fleur de tête, à la barbe et aux cheveux
roux à peine grisonnants. Pour compléter son por-
trait, je dois dire qu'il était grand mangeur, bret-
teur enragé, joueur endiablé, et qu'il avait la manie
de ne pas vouloir payer ses dettes.
Vous voyez qu'avec toutes ces qualités, il devait
avoir souvent la bile en mouvement et qu il men
fallait pas davantage pour lui attirer maintes et
maintes fois de fort vilaines affaires. Mais, bah . . .
Il se moquait bien de tout cela! . . . Que craignait-
il 2. .. François I lIui-même y regarderait à deux
fois avant de s'en prendre à lui, et tous les hobe-
reaux et surtout tous les vilains du monde ne lui
venaient pas au genou . . . De quelle infime vallée
pourrait donc monter l'orage?. . . On l'aurait bien
étonné si on lui avait montré le trou obscur où
couvait la tempête qui allait fondre sur lui.
A quelque distance, une lieue au plus du chateau,
s'abritait dans un vallon la petite ville de L....,
avec sa vieille église romane, ses fossés d'enceinte,
ses rues tortueuses et ses maisons de bois sculpte,
à pignons aigus. A l'angle d'une de ces rues s'éle-
vait une maison à niches et à traverses sculptées
comme les autres, à pignon sur rue comme les au-
tres, mais peut-être un peu plus noire, un peu plus
sombre, un peu plus étroite que les autres. Elle
pouvait bien dater de Philippe le Bel. La porte qui
donnait entrée dans son corridor obscur était par-
semée de grosses têtes de clous en étoile et ornée
d'un lourd marteau de fer. La plupart de ceux qui
franchissaient son seuil et surtout qui en sortaient,
étaient des gens sérieux, des gens soucieux, et
quelquefois des gens furieux. Ce n'est pas éton-
nant: c'était là qu'était la demeure et l'officine de
l'huissier royal de la localité. Si on eùt montré cette
vieille porte, comme une menace, à notre fier sei-
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