http://dl.ub.uni-freiburg.de/diglit/messager_rhin_1946/0066
60
LE MFSSAGER DU RHIN
L'homme poussa un rugissement et voulut se preci-
piter dehors, quand Regeard lanca trois coups de sifflet,
des policemen entrerent et se rendirent rapidement
maitre du pseudo-vicomte.
— Dites ä Monsieur de venir immediatement, articu-
la peniblement Mistress Crimson au domestique qui
assistait ä la scene.
Monsieur Crimson s'arreta stupefait devant cette
etrange invasion.
— Monsieur, dit gravement le journaliste, vous as-
sistez au denouement d'un drame que je vous expli-
querai dans un instant. Auparavant j'ai une pre*uve de-
cisive ä acquerir.
II prit des mains d'un policier le paquet confisque
au fuyard et le posa sur la table, puis il saisit la poupee
et la frappa ä la nuque d'un coup sec avec un petit
marteau tire de sa poche. La tete se detacha ä l'endroit
de la recente fracture. Plongeant les doigts ä l'inte-
rieur du corps de la poupee, il en retira un tampon
d'ouate et un objet assez volumineux :
— La riviere de diamants, annonca-t-il flegmatique-
ment.
Renversant alors la poupee, il secoua la poupee sur
la table : une pluie de bijoux s'en echappa, dont la
precieuse bague de Mistress Crimson.
L'ex-vicomte prit alors la parole.
— Decidement, mon eher, vous etes un veinard, vous
avez encore gagne la partie, mais Jules Rampon est
beau jeueur hu aussi, et, quand il le faut il sait abattre
ses cartes.
Promenade agreable
Le faux gentleman fit sauter sa chevelure et sa bar-
be postiche et se montra sous un aspect nouveau: celui
d'un homme de vingt-huit ans au visage energique de-
cide.
On lui passa les menotes et les policiers americains
l'emmenerent.
Regeard, reste seul avec la famille Crimson, öta son
binocle vert et commenca les explications :
— Permettez-moi de me presenter; je suis Jacques
Champignol, inspecteur de la police de Paris. A la suite
du vol commis ä Paris, je parvins ä reperer le cambrio-
leur et ä suivre sa trace jusqu'au Havre. La je relevai
son passage dans un des hötels de la ville et son em-
barquement sur « La Normandie ». Comme ä l'hötel le
voyageur en question s'etait donne pour le vicomte
d'Erquy et ne correspondait pas au Signalement fourni
ä nos Services, je voulus en avoir le cceur net et je
decidai d'embarquer avec lui. La cabine voisine de Celle
du vicomte etait libre, on la mit ä ma disposition.
Des lors commenca de ma part une surveillance dis-
crete mais d'autant plus discrete que je n'etais pas
certain d'avoir affaire ä mon voleur. Alors se produi-
sit l'incident de la bague volee.
Je montai le truc du telegramme. Le commandant
simula avoir recu un radio dont il donna connaissance
aux convives du bord dans les circonstances que vous
connaissez, Madame. J'esperais surprendre un signe in-
volontaire d'emotion sur le visage du vicomte. Je fus
decu, car il ne broncha pas et affecta de croire a un
simple bluff.
Survint le coup de la poupee cassee. J'avoue que je
n'attachai d'abord aueune importance ä ce menu fait.
Ce fut le lendemain seulement qu'un trait de lumiere
frappa mon esprit lorsque le Francais insista avec tant
de force pour se faire autoriser par vous, Madame, ä
aller prendre livraison ä votre domicile de l'objet qu'il
vous avait rendu apres l'avoir detenu pendant vingt-
quatre heures. Je devinai que le dröle avait eu l'inge-
nieuse idee de transformer la poupee en un ecrin impro-
vise destine ä receler les bijoux voles. Ma premiere pen-
see fut de proceder sans plus tarder ä l'arrestation du
coupable. Deux consideratipns m'en empecherent; je
pouvais tout de meme me tromper. D'autre part, la de-
couverte des bijoux trouves en possession de sa fille
exposai Mistress Crimson ä des ennuis, eventualite
prevue sans doute par notre coquin. Je jugeai donc pre-
ferable de cueillir l'escroc au lieu meme du rendez-vous
fixe par lui, le prenant ainsi ä son propre piege. Mais
vous savez le reste et me pardonnerez, je l'espere,
Madame, les penibles emotions que je vous ai involon-
tairement causees.
— D'autant plus volontiers, Monsieur, repondit
Mistress Crimson, que j'ai sur la conscience de vous
avoir secretement accuse d'etre trop heureux au jeu...
— Et meme d'avoir aussi derobe votre bague, n'est-
ce pas, dit en riant le detective; ce sont les inconve-
nients du metier. Quant ä vous, Nelly, ajouta-t-il s'a-
dressant ä la fillette encore toute tremblante, consolez-
vous. Non seulement je ferai reparer « Francine », mais
des demain je vous acheterai moi-meme la plus belle
poupee de New-York. A.
http://dl.ub.uni-freiburg.de/diglit/messager_rhin_1946/0066