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LE MESSAGER DU RHIN
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DANS LA
Par le « Welsche » )<=>
— Julien t'es pret? Je vais detacher la vache ä
l'ecurie.
Celui qui parlait etait un de ces « Lorrains » solides
, maigre de carrure, une forte «ossature»
pleine de vie retenue, comme on en trouve beau-
coup encore dans ce tranquille village enfoui aux
pieds du Climont. Certes, Jules Humbert avait dejä
depasse la cinquantaine et ses cheveux grisaillaient
dur, mais il n'etait pas encore pres de « chömer ».
C'etait un de ceux que, dans le village, on appelait
« des riches ».
Son fils Julien, un beau jeune homme de vingt
ans, faisait l'envie de toutes les jeunes filles du
village. II etait gai, plein de vie, le boute-en-train
de toute societe. Solide au travail, il promettait, et
le bien du pere Humbert n'irait pas ä perte. II ta-
quinait volontiers les filles, mais jusqu'ä mainte-
nant aucune n'avait pu se prevaloir de ses privau-
tes et se croire sa « Baiesse », sa bonne amie.
Ce matin-lä, son pere lui avait dit qu'il voulait
mener la Roussette au «bceuf», et ä l'occasion
acheter peut-etre une genisse. Iis iraient aux Hauts-
Bois, chez le Maiou. II avait un beau taureau de
race vosgienne.
Le pere etait dejä pret. Devant la maison, il te-
nait, d'une corde passee autour du museau, la
Roussette, une bonne petite vache rousse et blanche
, se tenant coite, un peu eblouie par la lumiere
du jour pourtant passablement embrume. Mais,
aussi, il y avait plus d'un an qu'elle n'etait sortie
de l'ecurie. Le Julien s'ame-
nait. Des gros souliers ferres
aux pieds, un bäton noueux
ä la main. D'un moulinet il
donnait le signal du depart.
Peu de monde sur les portes.
Le matin les gens sont au
travail. Le furnier, traire,
toute une serie de travaux
quotidiens qui prennent
toujours deux bonnes heu-
res. Juste la mere Coucou
qui jetait du grain ä ses
poules.
« Bonjour, Jules, tu vas au
« bceuf » par lä-haut?
— Eh oui, chez le Maiou,
il a un beau taureau.
— Ben, vous avez encore
un bon bout de chemin.
Faites tout doucement! »
Julien en avait profite pour rouler une cigarette.
« Hai'.' » crie-t-il ä la Roussette, et les trois conti-
nuent leur marche.
« Tiens, tu vas au «bceuf»?... £a n'est plus la
peine, on dit qu'ils vont nous expulser!
— Ah bas, Grandgeorges, et qui c'est qui vien-
drait ici pour cultiver?
— Des Ukrainiens, ä ce qu'on dit; quoi, des es-
peces de bohemiens... Mais on ne peut pas tout
croire... Faites tout doucement. »
On arrivait aux dernieres maisons du village.
Pour laisser souffler la bete, les hommes s'arre-
terent un instant. Le Roger du Colas sortait juste-
ment de sa grange.
« Tiens, tu la menes au « bceuf » ? Une jolie
bete! »
D'un air entendu il s'approche et palpe la Roussette
, qui ne bouge pas. II est connaisseur! Oui,
une belle bete. II s'ecarte d'un pas, la regarde, la
contemple. Le pere Humbert, tout fier, le laissait,
presque recueilli, estimer sa bonne bete.
« T'en as pas de pareille, hein! s'exclame mali-
cieusement le Julien. C'est qu'on le soigne chez
nous! Une tasse de cafe tous les matins, comme je
te le dis!
— Tu lui en donneras bientöt plus, des tasses de
cafe, gros fou! Tous les jeunes qui sont pas maries,
comme toi, tu vas voir comme ils vont les ar-
ranger!
— T'en fais pas, retorque Julien, ils ne m'auront
La fenaison
(A. Büschs)
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