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L E MESSAGER DU RHIN
HOHLANDSBÖURG (j. Rothmuu.br)
de solei], adoree par ses freres qui tous deux rem-
plissaient avec joie aupres d'elle l'office de Chevaliers
servants. Et lorsqu'ils venaient chez le vieil-
lard, les plus beaux fruits, le lait le plus pur etaient
toujours pour eile.
Leopold, cependant, semblait voir avec tristesse
cette innocente affection. Toujours il ramenait la
conversation sur les habitudes du chäteau, sur
Harold surtout. II semblait voir avec plaisir se de-
velopper en Raoul un caractere soupconneux et
vindicatif. Clotilde marquait pour son plus jeune
frere une preference dont Raoul s'apercut et s'at-
trista; mais, par une bizarrerie qu'il ne pouvait ex-
pliquer, il lui semblait qu'il en aimait plus sa sceur et
moins son frere, et quelquefois ä l'approche de ce
dernier une legere teinte de mecontentement se
repandait sur sa physionomie.
Habitue ä reflechir sur ses sentiments et ä ne
rendre compte qu'ä lui-meme de ce qu'il eprouvait,
parce qu'il trouvait son frere d'un caractere trop
jeune pour lui, qu'il haissait Heinrich et qu'il ne
trouvait point däns Harold la tendresse d'un pere,
Raoul interrogeait son cceur et craignait d'y trou-
ver la jalousie. II se demandait quelle importance
il pouvait attacher ä des preferences si legeres,
mais ce n'est point par raisonnement que l'on ahne,
et Raoul sentait son amour fraternel se refroidir
chaque jour.
Personne ne s'interessait ä ces enfants et nul ne
se souciait de diriger leurs affections. L'epouse
d'Harold etait morte en donnant le jour ä Clotilde
et le farouche seigneur semblait plutöt leur maitre
que leur pere.
Le caractere jaloux de Raoul se developpa ä me-
sure qu'il avancait en äge. II fuyait la societe de
Clotilde et d'Albert et ces derniers cherchaient en
vain la cause de ce changement. « Parle-lui! » disait
Clotilde ä Albert, « Moi?. . . il ne m'ecoute plus,
il ne m'aime plus. Mais toi, ma sceur, il te cherit
toujours, car on ne peut pas ne pas t'aimer. De-
mande-lui ce que lui a fait son frere, et s'il est en
mon pouvoir, je suis pret ä reparer mes torts invo-
lontaires. Demain allez tous deux seuls chez le bon
Leopold et interroge Raoul. »
Le lendemain une surprise joyeuse anima les
traits des Raoul quand il sut que son frere ne se-
rait pas avec eux. Cependant Clotilde, appuyee au
bras de son frere, tremblait. « Qu'avez-vous, ma
sceur? vous etes triste . . . Est-ce parce qu'Albert
n'est pas avec nous? » — « Non, Raoul, c'est toi
qui cause ma tristesse. » — « Oui, je sais que c'est
lä le seul sentiment que vous eprouvez aupres de
moi. » — « Raoul, pourquoi ce reproche alors que
c'est toi que ne nous aime plus? » — « Je ne vous
aime plus? Albert vous aime mieux sans doute :
amitie, confiance, caresses, tout est pour lui, jamais
un sourire pour le triste Raoul.' » — « O Raoul, tu
es bien injuste de reporter sur nous ce dont toi seul
es coupable. Tu veux notre confiance et tu nous
fuis toujours; tu veux qu'on te sourie et tu ne nous
regardes jamais qu'avec un air afflige. Si nous som-
mes tristes, c'est de voir ta propre peine. Et si c'est
lä ton seul chagrin il sera vite dissipe. Des qu'Albert
le saura---» — « Albert! toujours Albert! » —
— « Eh bien! ce nom t'est-il odieux?... tu Las si
souvent prononce avec joie! » — « Clotilde, ne par-
lons plus de mes chagrins et laisse-moi jouir du
bonheur d'etre seul pres de toi. »
L'apres-midi se passa d'une facon charmante, car
Raoul avait retrouve sa gaite, et ce fut lui qui
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