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LE M E S SAG E R DU RHIN
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pensa au retour; mais, avant de partir, il avait eu
avec Leopold un entretien qui le laissa pensif tout
le long du chemin. Et le lendemain, au point du
jour, Raoul retourna ä la cabane du vieillard qu'il
trouva ä genoux dans son jardin, pres de la petite
croix. Raoul le contempla un instant en silence.
Les premiers rayons du soleil eclairaient son front
venerable et faisaient briller l'argent de ses cheve'ux.
Une epee etait sur l'herbe aupres de lui. Levant la
tete, il vit le jeune homme, se releva, prit l'epee et
conduisit Raoul sur un banc de gazon.
« Raoul, lui dit-il, vous avez vingt ans aujour-
d'hui; le jour de votre naissance est aussi l'anni-
versaire d'un jour fatal. Vous allez apprendre un
terrible secret qu'il est temps de vous reveler. II Interesse
Albert autant que vous, mais vu sa jeunesse
de caractere j'ai cru devoir vous en entretenir d'a-
bord... Raoul, vous n'etes point l'enfant d'Harold!
— Et Clotilde?
— Clotilde est sa fille. Raoul, vous avez un grand
nom ä soutenir et un grand crime ä venger. Croyez
en ma parole, Leopold ne pourrait mentir devant
cette croix... Vous vous rappelez l'histoire de
Wolfelin, que je vous faisais lire aux jours de votre
enfance; vous vous souvenez des transports qui
animaient vos jeunes cceurs au recit du dernier
combat oü le bienfaiteur de l'Alsace fut contraint
de ceder ä la revolte et fut remis aux mains
d'Harold. « Comment fut-il traite?» demandait
Albert. « On lui a laisse la vie, sans doute, »
disait Clotilde; et vous, vous gardiez un silence
d'incredulite. Mon enfant, nous igno-
rons quel fut son sort, mais il dut etre affreux,
et Heinrich est seul ä le connaitre. Eh bien,
Wolfelin etait votre pere!
« Vous savez que le Hohlandsburg devait
appartenir ä celui qui le premier y planterait
sa banniere, et que ce fut Harold qui eut cette
triste gloire. Gerard de Rappolstein y preten-
dait aussi, mais il arriva trop tard. Furieux, il
mit le feu au chäteau qui ne pouvait etre ä
lui, et, tandis que les vainqueurs s'efforcaient
d'eteindre l'incendie attribue au desespoir de
Wolfelin, il poursuivait sauvagement les mal-
heureux qui fuyaient les flammes et le glaive
d'Harold.
« Ami de votre pere, que j'avais vu naitre,
et malgre le poids des ans, je partis au se-
cours du chäteau. Avec quelques chevaliers
nous arrivämes sur le sentier que vous voyez
lä-haut. Des cris attirerent mes regards : une
femme echevelee, l'epee ä la main, repoussait
des hommes armes. Iis faisaient des efforts
pour s'en emparer, mais eile, terrible, frappait
de grands coups, faisant couler le sang. Un
de mes chevaliers s'ecria : « C'est Gertrude,
l'epouse de Wolfelin! » Gertrude! ... Les fils
de mon ami! ... Et nous nous precipitämes.
« Läches!.. . Arretez! .. . » Mais il etait trop
tard... une lance avait frappe le sein de
votre mere.
« Je la vis tomber, se trainer jusqu'ä vous,
vous presser dans ses bras et sourire en
m'apercevant. J'ai pu recueillir son dernier soupir,
entendre ses dernieres paroles... Mais eile fut
vengee. Son meurtrier succomba sous mes coups et
toute la bände fut massacree. Ma colere augmenta
quand je vis que Gerard etait le lache qui l'avait
frappee. II vivait encore. Le ciel m'inspira alors le
moyen de vous sauver et de venger un jour
Wolfelin.
«Deloyal chevalier, dis-je, tu va tomber entre
les mains de Dieu qui punira ton crime. Mais tu
peux expier ton forfait : assassin de la mere, sauve
les fils, ecris ä Harold que ce sont les tiens et que
tu les mets sous sa protection. » — « Oui, dit-il,
mais ce n'est point par repentir, c'est par haine
contre lui, car je veux qu'il eleve ses meurtriers! »
II ota son echarpe et se traina vers Gertrude.
« Que veux-tu faire? » lui dis-je. « C'est avec le
sang de leur mere que je veux ecrire. » — « Laisse
ce sang venerable, felon, ecris avec le tien. » —
« Non, ce sang leur criera un jour : Tue Harold! »
Et, trampant son epee dans le sang de votre mere,
sa main mourante traca sur l'echarpe ces mots :
« Harold, prends soin de mes fils, je meurs! »
« Lorsque je vous eus mis en securite chez un
laboureur, je revins avec deux amis et confiais ä la
terre les restes de votre mere. Mon enfant, c'est
sous cette croix, ä vos pieds, qu'elle repose; c'est
avec cette epee qu'elle vous defendit jusqu'ä la
mort. Femme heroi'que, digne epoux du plus digne
Les ruines du chäteau de Hohenhattstatt 'j- Rothmuller)
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